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Editions du taillepage : quelques pages, des nouvelles et des inédits

• Quelques pages


Extraits de livres, nouvelles ou inédits

Cette rubrique sera nourrie, renouvelée au fil du temps. Vous y trouverez des extraits de livres, des nouvelles, des inédits. Rendez-vous donc.

Aujourd’hui, une nouvelle tirée de mon recueil NOUVELLES D'EN HAUT ET D'EN BAS, aux EDITIONS DU TAILLEPAGE. Elle est suivie d'une seconde, "Naissance", parue dans le recueil DETOURS. Les éditions BLEU AUTOUR avaient demandé un texte aux différents lauréats et sélectionnés du Prix René Fallet. Amélie Nothomb, Noëlle Chatelet, Bernard Blangenois entre autres ont répondu à cet appel.


SI JE DEVAIS PLIER MON OMBRELLE.

– Faut pas croire que je passe mes journées à ça, mais quand même, je peux pas ne pas voir ce qui se passe autour de moi. Tiens, par exemple, la petite dame, je la connaissais bien. C’est pas qu’elle me faisait des grâces, mais quand elle sortait de chez elle, j’avais plaisir à la voir. Toujours pomponnée, proprette. Elle avait beau pincer les lèvres avec cet air qu’ils ont de vous prendre pour de la merde, je voyais bien qu’elle faisait attention à moi. Comment ça ? Je sais pas, cette manière de regarder ailleurs pour pas me gêner et puis, de temps en temps, elle avait comme une sorte de sourire. Je n’ai jamais compris si c’était pour moi ou pour le Gros, mais il y avait comme un peu de gentillesse, là, au coin des yeux. Faut pas être trop exigeant quand on couche dehors. Des fois, il suffit qu’on vous insulte pas pour qu’on s’imagine des choses. Enfin, ce jour-là, je l’ai vue passer, oui. Comment qu’elle était, je pourrais pas vous dire, parce que la veille, le Belge et moi, on avait un peu abusé. En tout cas, elle avait mis le paquet, question nippes. Et la petite veste, et la jupette, et le foulard, et les godasses à trou-trou. Mais qu’est-ce qu’elle croyait ? Que c’était le printemps ? C’est marrant les bourges, ça sait jamais la température qu’il fait. Forcément, ils regardent la météo à la télé au lieu d’ouvrir la fenêtre ! Si on faisait comme eux, nous, on tiendrait pas un hiver ! Ils se croient tout permis parce qu’ils courent d’un chez soi à un chez les autres ; alors, dès qu’il y a un rayon de soleil, ils se déloquent, mais croyez-moi, à hauteur de trottoir, c’est pas la même ! Le petit vent de mars, ça vous fouette la couenne, ça vous mord le dos, ça vous endort les mollets et ça vous emmène tout droit à l’hosto, si pas pire. Nous, on peut pas se le permettre, alors moi, pour me faire quitter les pulls, faut d’abord que je transpire, et ce jour-là, y avait vraiment pas de quoi.
Non, elle portait rien, à part son sac qu’elle serrait sur son ventre. A force, j’y fais plus attention. Au début, ça me faisait marrer de les voir se cramponner dès qu’on lève un bras ; j’avoue que j’en ai joué un peu, des fois, juste pour les voir pâlir, mais maintenant, ça me fait plus rigoler. Vous voyez où j’en suis rendu !
Je l’ai pas vue revenir, non. Pourtant, j’étais pas loin, mais le Gros avait envie, alors on est sortis. Faut pas exagérer, non plus. On partage tout, le Gros et moi, le sac de couchage et le casse-croûte, mais la pisse, quand même, c’est dégueulasse, et puis, je comprends pas les gens qui ont pas un peu d’hygiène. Les chiens, ils sont comme nous, faut pas croire. Ils préfèrent un bon lit à une encoignure pleine de courants d’air et ils se couchent jamais dans leur urine, eux. C’est p’t’être parce qu’ils boivent que de l’eau, allez savoir ! Même les cochons, ils sont plus propres que bien des humains, quand on leur demande leur avis. Vous avez déjà vu un cochon se laver ? Moi oui, quand j’étais gamin, et je peux vous dire qu’il prenait un sacré pied, le bougre ! Ça ouvre des horizons, hein ? Je vois bien que vous me croyez pas ; c’est pas grave, j’ai l’habitude.
Non, je l’ai pas vue rentrer, mais il faut croire qu’elle l’a fait, puisque... Si vous voulez mon avis, elle en avait marre, voilà. Vous voyez une autre raison, vous ?
Ah non, je l’ai jamais vue avec quelqu’un. Je crois bien qu’elle avait plus personne. Ou alors, ils se cachaient bien, les proches, comme vous dites.
Ben non, elle me disait pas bonjour. Tiens, j’y pense maintenant, j’ai jamais entendu le son de sa voix. C’est drôle quand même ; des mois que je dors là toutes les nuits ou presque et... là, sous l’escalier, avec le Gros, mais vous savez, il aboie jamais, il est trop vieux, et il va pas non plus renifler sous les jupes des bonnes femmes ni dans leur cabas, et puis il est propre, comme je vous disais, et je laisse pas traîner mes affaires ; le matin, hop ! Plus de Jeannot, plus de clébard, alors jusqu’à aujourd’hui, on nous a laissés tranquilles.
De rien, de rien... Dites, la dame, elle est... parce que ça a quand même fait un sacré potin. Je l’avais bien sentie, moi, l’odeur de gaz, mais vous me voyez aller à la mairie pour leur dire ? Franchement, vous pensez qu’ils m’auraient cru ? M’auraient même pas laissé entrer, oui ! Je comprends maintenant pourquoi mon clebs il voulait pas revenir là-dedans. Ils savent, les bestiaux, ils savent. Moi, voyez, si je voulais plier mon ombrelle, je pourrais même pas faire comme elle, puisque j’ai pas de chez moi. Y a pas à dire, ils ont de la chance les riches.

Annie Murat dans NOUVELLES D'EN HAUT ET D'EN BAS.


NAISSANCE

Seuls les oiseaux peuvent cela. Et ce jour-là, ils étaient trois. Lui prétend qu’ils n’étaient que deux, ça l’arrange. Deux, ça veut dire que le couple est plus assuré que l’unité, plus stable, moins vulnérable. Elle, qui sait, elle dit trois.

Trois milans royaux, entre ciel et collines. Dorés. Incroyables d’élégance. Ils étaient trois, là-haut, à se balancer. Et ça change tout. Question de poids. Non, pas le leur, ça ne pèse rien les mirages. Je parle du poids du monde. Et pourtant, plume ou plomb, ça n’est pas rien, d’habitude, le monde. Ce jour-là, il ne pesait plus rien ; dilué dans le bleu, évaporé.

La belle journée de printemps, de presque été. Ils s’en revenaient de Jaligny, douillettement repus de chaleur humaine, émerveillés, comme à chaque fois devant la fidélité à la mémoire d’un écrivain à qui ses amis ont décidé de dédier un prix littéraire, là-bas, dans leur campagne bourbonnaise. D’année en année, par amitié posthume, ils lui élisent, lui amènent jusque là, qui en train, qui en voiture un jeune auteur, aussi neuf que le papier de son premier roman, en espérant que leur choix sera digne de lui. En arrivant en vue du village, de l’autre côté de la Besbre, le petit nouveau s’étonne. Voyons ! Un prix littéraire, ici, au milieu des prés, est-ce possible ? La bande à Fallet et la centaine de lecteurs de ce jury pas comme les autres l’accueillent. On l’entoure. Avantageux ou confus, selon sa nature, il serre des mains, remercie, remercie, d’autant qu’on n’est avare ni de sourires sincères, ni d’admiration devant l’œuvre naissante. Se méprenant, il se croit important, au moins ce jour-là, et peut-être pour la première fois de sa vie. L’innocent ! Tout à l’heure, on le conduira chez l’Aimée, pour boire un verre, comme ça, encore un. Et c’est dans ce bistrot de village sans comptoir, que sans le savoir, il sera présenté à celui pour qui il a été invité.

« Voilà, René, c’est celui de cette année. On s’y est tous mis pour t’offrir un des meilleurs. Il te va ? »

Car l’ombre gouailleuse de René Fallet est là, dans la pénombre de l’arrière-salle. Tout le monde le sait sauf le jeune impétrant dont on guette les réactions, l’œil en coin. Buveur d’eau, il a intérêt à avoir de l’humour, parce que le talent ne suffira pas à le sauver de la noyade. La maîtresse des lieux ne sert pas les grenouilles. Ouf ! Il a vidé son verre, puis le second. Les visages s’éclairent. Le filleul est intronisé.

Il se peut que ce soit l’alcool qui embue les regards ; il se peut que ce soit la nostalgie. On va se serrer les uns contre les autres, se réchauffer, certains se remémoreront une partie de pêche, une balade en vélo ou une belle engueulade. Et le jeune lauréat repartira content. Il n’aura peut-être pas tout compris.

C’est de cela qu’ils parlaient quand la chose est arrivée. De ce voyage annuel au pays de la passion de lire, de cette foule amie, dans ce village paisible du Bourbonnais, si proche, et si différent de ses deux campagnes à elle, la vieille montagne ennemie de son enfance, violente, brutale, neige et glace, et l’austère Cévenne, indispensable refuge pour la pensée dans la solitude, le silence. Comme le nouvel auteur accueilli ce jour-là, ces fous de littérature l’ont trouvée parmi tant d’autres ; ils l’ont lue et reconnue comme presque des leurs et ainsi créé ce fil invisible, ce rendez-vous d’amour qui d’année en année la ramène, les ramène, tous les deux, sur les bords de la Besbre.

Ils parlaient de tout cela, de l’importance des actes, des symboles, de l’amitié par-dessus les années, par-delà la mort, de la fidélité. De l’amour. Véhément, comme à son habitude, il venait de dire :
– Eh ! bien, tu vois, moi, en tant que femme d’écrivain...

Bien sûr, ils ont éclaté de rire, ils se sont étouffés de rire. Lui, dans la peau d’une femme ! Il a dû ralentir pour ne pas finir dans le talus, d’autant qu’ils arrivaient au sommet d’une colline, avec le soleil dans les yeux. Et c’est à cet instant-là que les deux oiseaux ont plongé à leur rencontre, l’aile en faucille appuyée sur un coussin de vent.

Il a arrêté le moteur. Les yeux encore pleins des larmes du fou-rire, ils sont descendus de la voiture. Dans le silence de midi, au milieu des foins, ils ont levé la tête. A ce moment-là, rien n’était encore arrêté. Il aurait suffi qu’une voiture passe ; il aurait suffi de si peu de choses. Mais ils restaient là, bouche ouverte, comme des enfants. Elle s’est sentie seule tout à coup et elle l’a regardé. Il ne s’en était pas aperçu mais ses pieds ne touchaient plus le sol. Oh ! rien, imperceptible mais déjà, le vent...

Immobile à ses côtés, elle se taisait. Surtout ne pas bouger. Ne rien dire. Là-haut, les trois milans prenaient de l’altitude. Allait-elle le laisser partir ? Allait-elle devoir porter le monde toute seule ? En aurait-elle la force, elle qui n’a jamais su, qui n’a jamais osé le premier coup d’aile ?

Combien de temps dura le voyage circulaire, rémiges frémissantes, accord suspendu ? Elle, là, en bas, lourde, si lourde, si seule. Il a dû le sentir. Son aile s’est engourdie. Il l’a posée sur l’épaule amie. Un frôlement de soie.
– On y va ?

Repartir. Ne rien emporter.
Ils sont restés longtemps silencieux. Silence paisible et tiède, peuplé d’ailes frémissantes et puis il a dit, à voix basse, comme pour ne pas la déranger dans ses pensées :
– C’est drôle, je me sens tout léger. Je n’ai jamais été aussi léger.

Oui, oui, elle aussi. Elle aussi. N’était-ce pas plus facile comme ça ? Comment expliquer ? Pourquoi enfermer l’inexprimable dans des mots? Les siens, elle le sait bien, sont capables de briser l’oiseau. Il suffirait d’une petite phrase moqueuse pour le foudroyer en plein vol. Non, cela, elle ne le voulait pas. Quelque chose était en train de se passer, dont elle ignorait la portée. Une alchimie subtile, d’une puissance incroyable habitait son compagnon. De cet instant, comme de bien d’autres mystères, elle savait être exclue à jamais. L’aimait-elle ?

C’était le moment, il fallait choisir, tout de suite. L’aimait-elle ? Dans ce cas, seul le silence pouvait le protéger. Son silence. Elle devait se tenir à l’écart, enfouir l’émotion dans les coffres de sa mémoire et l’y oublier, afin qu’elle y jette son feu originel. Plus tard, indéchiffrable et pourtant intacte, elle resurgirait pour ensemencer le verbe. Tout y serait, mais décalé, presque inoffensif. Ces trois milans sur un ciel de juin, que de chemin allaient-ils parcourir, combien de pages allaient-ils frôler avant que leur ombre portée glisse enfin, filigrane subliminal jusqu’au cœur d’un lecteur qui ne saurait jamais pourquoi les larmes lui viennent, pourquoi le poids du monde sur son âme... Il suffirait qu’il lève à cet instant les yeux vers un ciel, n’importe quel ciel et le vent porterait son aile.

Ils avaient laissé derrière eux les rondeurs du pays des volcans et pénétré les sombres forêts de la Margeride encore attardées dans leur printemps de fondrières. Bientôt, l’été exploserait, là comme ailleurs, mais ces plateaux âpres et solitaires gardent toujours quelque chose des commencements, quelque chose de libre qui donne envie de galoper dans le givre, de s’éloigner des routes, s’éloigner, jusqu'à l’autre bord, là où il n’y a plus d’hommes.

Il n’est pas surprenant que ce soit à ce moment-là, dans ce nulle part embrumé de légendes ; elle n’en a pas été étonnée, mais lui si, comme si les mots étaient prononcés par un autre, un autre à l’intérieur de lui. Et ces mots, venus du plus loin de son temps, portés par trois oiseaux, c’est aux bêtes des bois, au lichen des arbres, à la compagne silencieuse qu’il les confiait ; les seuls êtres qui ne les retourneraient pas contre lui :
– Tu sais, j’ai toujours eu envie de jouer du violon.
– Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
– Je ne le savais pas.
Il était né.

Annie Murat dans DETOURS, éditions BLEU AUTOUR

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