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Ceci explique cela, extrait de Nouvelles d'en haut et d'en bas

Préambule des Nouvelles d'en haut et d'en bas d'Annie Murat

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Ceci explique cela

     Ils sont arrivés par petits groupes, par familles entières, marmaille dépenaillée et insolente, femmes aux cheveux rouges, poitrine arrogante, longues jupes à fleurs. Barbus, dépoitraillés et entourés de chiens braillards, les hommes faisaient peur. Ils conduisaient d’invraisemblables fourgons peinturlurés. Plus rares, plus inquiétants, quelques solitaires décharnés à l’allure farouche ; regard de braise, chevelure désordonnée, un lacet de cuir autour du cou, portant des bijoux barbares. Ils souriaient tout le temps, à tout le monde, comme si tout allait bien, comme s’ils n’avaient besoin de rien, ni travail, ni logement. Ils se sont installés dans les pires masures, celles dont personne ne voulait, ou qui avaient été désertées par ceux qui n’en pouvaient plus de la pauvreté de leur pays sauvage.  Ils semblaient vivre de rien. Comme les anciens, mais autrement. D’une manière louche. De là à imaginer les pires choses...

    Et puis l’hiver est venu, l’hiver d’ici, tout en eau, presque sans frimas, avec ses Noëls ensoleillés, ses trompeuses journées de février, violettes et mimosa. Ils étaient toujours là, un peu moins nombreux peut-être. Autour d’eux flottait cette odeur de feu de bois qu’on avait failli oublier dans les vapeurs de mazout. On a pensé que cela n’allait pas durer, qu’ils allaient repartir, parce que personne ne pouvait plus vivre dans ces montagnes, qu’il fallait pour cela une force, une endurance, un savoir qui avaient presque disparu. Mais quand le printemps est revenu, il a fallu déchanter : ils étaient encore là, installés aux terrasses, avec l’assurance intolérable de nouveaux propriétaires. Incroyable ! Ils avaient survécu !

    Certains ont tout fait pour séduire, adoptant les usages des lieux, surtout ceux qu’ils croyaient avoir découverts aux comptoirs des bistrots, imitant l’accent, les expressions, sans se rendre compte qu’on se moquait d’eux. Ceux-là sont allés jusqu’à renier leur propre culture, leurs connaissances, leurs diplômes. En vain. On ne voulait pas d’eux, même soumis. Surtout soumis. D’autres n’ont rien fait qu’être là ; ils cultivaient, élevaient leurs troupeaux, pas plus mal que d’autres, et même parfois mieux, parce qu’ils n’étaient pas ligotés par les habitudes, les traditions, qu’ils étaient neufs. Et aussi, parce que la seule chose qui leur restait de leur vie d’avant, c’était d’avoir appris à apprendre. Mais on ne s’est jamais habitué à eux. Jamais. Entre eux et les gens d’ici, les fantômes de ceux qui étaient partis. Ne pouvant haïr les siens d’avoir cédé la place à ces étrangers, de leur avoir vendu la terre et l’eau, on a gardé rancune à leurs remplaçants. C’était plus facile comme ça.

    Quarante ans ont passé. Leurs rangs se sont éclaircis. Ils ont coupé leurs cheveux. Ils sont devenus éleveurs, agriculteurs, mais aussi maçons, menuisiers... Ils ont emprunté au Crédit agricole, comme tout le monde. Comme tout le monde, ils ont vu leurs enfants partir. Repartir, ce qui est peut-être plus cruel encore. Maintenant ils sont vieux. Ils semblent aimer farouchement ce pays. Ils s’engagent pour le défendre, avec souvent une détermination qui étonne. Ils sont élus, voire maires de leur commune. Mais étrangers ils resteront. Etrangers de l’intérieur. Apatrides.

    Je suis de ceux-là. Je ne l’ai jamais regretté. Surtout un jour comme celui-ci. Une mésange bleue vient de se poser sur le bout d’une branche de figuier, juste devant ma fenêtre. Il n’y a pas plus petit, il n’y a pas plus fragile. Il n’y a pas plus puissant. Une boule bleue et jaune plantée sur deux fils presque invisibles. Et ce grésillement flûté, disproportionné, énorme, lancé avec une force incroyable, provoquant l’univers entier. Tout l’univers. Le sien, le leur. Et aussi le mien, si paisiblement cloîtré dans cette pièce sous les toits où tout est organisé pour ne pas voir, ne pas entendre, y compris cette manie de l’écriture qui est le moyen le plus sûr de vivre en dehors de la réalité, dans un monde bien à soi, où personne n’entre. D’habitude, le regard glisse sur la ligne des collines, sans chercher à distinguer les détails, comme un repos de l’esprit, un point-virgule. Parfois, l’ombre d’un nuage passe sur la feuille de papier, la teintant de tristesse, et alors la courbure des mots s’accentue, se fait rageuse pour ne pas céder à la nostalgie qui les affadirait. Il y a de la colère dans cette main crispée sur le stylo. Non pas à cause des choses exprimées, mais parce que là est le moteur, dans cette volupté égoïste.

Et voilà qu’une toute petite chose jaune et bleue, pas plus innocente que les autres, se permet d’interrompre la pensée, cette ennemie fugace. Sait-elle, la bestiole, qu’elle vient de tuer net un héros monumental ? Et maintenant, elle capte le regard, le concentre sur l’incroyable précision de ce trait noir dans lequel brille un point magnétique. C’est comme si ça allait parler, ce diamant sombre. Il y a là de la terreur, mais pas seulement.

Par quel miracle sommes-nous là, à quatre pas l’un de l’autre, à deux battements d’aile. Comment compter cela ? Avec quel instrument de mesure ? L’espace entre nous est si dense, si minuscule. Infranchissable. Alors, on voudrait refaire le monde, pour qu’il permette d’abolir les différences, la vieille, l’éternelle domination du plus fort, du plus gros, du plus brutal...

 

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