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Soir d'été. Nouvelle parue dans Nouvelles d'en haut et d'en bas

Nouvelle parue dans les Nouvelles d'en haut et d'en bas.

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SOIR D’ETE / extrait de Nouvelles d’en haut et d’en bas

Annie Murat  Editions du taillepage

 

 

Le garçon est arrivé à la nuit. Visite inattendue à cette heure tardive, dans le calme somnolent d’une soirée de fin d’été. Il a pénétré dans la lumière jaune de la cour avec un bonsoir joyeux et les grillons se sont tus. Il a embrassé les femmes, serré la main des hommes. En posant un sachet de plastique blanc sur la table, il a dit :

– Je vous ai apporté des écrevisses.

– La pêche est ouverte ? a demandé quelqu’un.

– Il y a longtemps qu’elle est fermée !

Le visage rond rayonnait. On s’est approché pour examiner le trésor posé sur le bois blond de la table. Dans le silence soudain, des crissements légers.

– Mais... elles sont vivantes !

– Bien sûr ! Je les ai pêchées cet après-midi.

Le sac bougeait faiblement. Une main a déchiré le plastique d’où a jailli une pince, dans un grouillement verdâtre. Puis l’animal s’est dégagé de la masse et dans une reptation lente, paresseuse, son corps monstrueux a pris possession du bois ciré, à la recherche de l’eau.

Alors tous se sont penchés sur les carapaces encore captives. Certaines ne bougeaient plus. Leurs armes redoutables pendaient, inertes.

– Pourtant, elles ne sont là-dedans que depuis cinq ou six heures a dit le garçon dépité.

– Peut-être que si on les mettait dans l’eau...

On a couru chercher un récipient. On y a mis côte à côte la fugueuse et une de ses compagnes inanimées. Tous les visages assemblés sous la lampe dans l’espoir de voir bouger une patte, une pince, une antenne. Une main potelée a soudain plongé et saisi la bête vivante :

– Vous n’allez pas la laisser là-dedans en compagnie d’un cadavre !

On a offert un verre au visiteur. On lui a posé des questions auxquelles il répondait volontiers. Il racontait les joies du braconnage, énonçant des chiffres incroyables d’écrevisses pêchées, mais aussi de truites, de lièvres, de sangliers tués de nuit, dans la paix bleutée des collines.

– Il y en a beaucoup ?

– Des écrevisses ? Des quantités.

– Pourquoi la pêche est-elle réglementée, alors ?

– Parce que les gens ne sont pas raisonnables. Ils ramassent n’importe quoi.

– Qu’est-ce que ça mange ?

– Tout. Là où il y a des écrevisses, le fond de l’eau est propre. L’autre jour, j’ai jeté un serpent mort ; elles se sont jetées dessus, et il y en avait tellement que le serpent était tout secoué. On aurait dit qu’il était vivant !

Il a ri. Il avait des fossettes et les dents du bonheur. Autour de lui, des regards où se tortillait un serpent mort effleuraient le bord du sac blanc.

– Au fait, comment on les prépare ?

On a déniché le livre de cuisine ; cuisine de maison bourgeoise, avec fonds de sauces, bouillons longuement mijotés par des cuisinières fières de leur savoir. On a écouté la voix féminine qui citait l’ouvrage, d’un ton docte au début, puis de moins en moins assuré :

– « Quel que soit l’apprêt choisi pour les écrevisses, elles doivent être vivantes. C’est une règle qui ne souffre aucune exception... L’enlèvement du boyau : avant d’être mises en cuisson, les écrevisses doivent toujours être châtrées, c’est à dire débarrassées du boyau intestinal qui leur donne de l’amertume. Cette opération ne doit pas se faire à l’avance, parce que les écrevisses l’ayant subie se vident, c’est à dire que, par l’ouverture faite, elles perdent le liquide qu’elles ont dans le corps, ce qui ne se produit pas quand elles sont aussitôt saisies par la forte chaleur de la cuisson. »

– Comment ça, leur enlever le boyau ? Vivantes ?

La voix, un rien trop aiguë, en bascule entre révolte et sanglot, là-bas dans la pénombre.

– Oui, a dit le garçon. Comme ça.

Il a saisi l’une des bêtes par le travers du corps, et d’un geste compétent a soulevé l’écaille de la queue.

– Il faut faire attention. ça pique, là.

– Elles ont un dard ?

– Peut-être... en tous cas, ça pique.

Avec application, bonne volonté, désir de faire une bonne démonstration, pour que chacun sache, dorénavant, il a arraché lentement un long filament rose.

– Voilà.

La lectrice a repris précipitamment :

– « Cuisson : une très vive chaleur au début est la condition absolument invariable de n’importe quel apprêt des écrevisses. Il est de toute nécessité d’étouffer ainsi instantanément l’écrevisse, qui doit toujours être mise vivante en cuisson. Ce n’est pas pour abréger son supplice, mais pour saisir ses chairs qui, sans cela, laissent échapper leurs sucs et resteront molles et insipides ; et pour cautériser, en quelque sorte, la blessure faite par l’enlèvement du boyau et par où l’écrevisse se viderait. »

– Vite, vite, une poêle ! a crié quelqu’un.

– Mais nous avons déjà dîné !

– Ah, c’est vrai, nous avons déjà dîné.

Etaient-ils distraits ! Le garçon est intervenu :

– Si vous ne la faites pas cuire immédiatement, elle va...

– Bien sûr, le livre de cuisine le dit bien : il faut la saisir tout de suite.

Déjà, on avait mis la poêle sur le feu ; quelqu’un l’avait déposée là sans bruit, pendant que le garçon faisait sa démonstration. Tous se tournaient maintenant vers lui, qui savait, et qui allait montrer comment procéder. Il restait indécis, tenant la bête mutilée entre deux doigts. Tous les regards le poussaient vers le fourneau. Après un coup d’œil circulaire, comme pour dire : je peux ? il a jeté sa prise dans l’huile fumante, l’a retournée plusieurs fois. Lorsqu’elle a pris une belle couleur rouge vif, il a cherché des yeux :

– Une assiette, il faudrait une assiette ou quelque chose.

On a déposé celle-ci sur la table. Une écrevisse verte, trempez-la dans l’huile... une écrevisse rouge... Un silence, étroit et profond comme un puits.

– Vous voyez, c’est facile ; mais bien sûr, après, il faut faire la sauce.

Le livre de cuisine était là, au milieu d’eux. C’est lui qui savait, c’est lui qui dirait la tradition. Et il fallait qu’il parle vite, le livre, parce que...

– Les homards et les langoustes, on fait pareil ?

Le bruissement des pages qu’on tourne ; la voix de femme, résignée :

– Non, c’est différent ; alors voyons... apparemment, il y a deux méthodes. Pour la langouste : « Ficelez-la pour éviter qu’en plongeant dans l’eau bouillante elle ne se débatte et n’éclabousse l’opérateur de liquide brûlant. Repliez la queue sous le ventre de la bête et fixez-la solidement. Ramenez aussi les cornes en arrière. Maintenez-les le long du corps par un double tour de ficelle nouée serré. Plongez la langouste immédiatement dans le court-bouillon bouillant. »

Une fatigue lourde, lourde...

– Et le homard ? a dit le garçon très intéressé.

– Le homard, eh bien...

Déjà il s’était emparé du gros livre abandonné sur la table d’où s’échappaient des feuilles volantes : la recette du gâteau au chocolat de tante Suzanne, celle du pain d’épice, du caramel. Il les rattrapait maladroitement, les glissant au hasard entre les pages avant de continuer la lecture :

– Le homard. Ben, ils disent... pareil, il doit être vivant. Il faut le couper, je crois. Bon, je lis : « Insistons sur la nécessité du découpage du homard bien vivant. Non seulement la chair de l’animal tué ainsi aura plus de fermeté quand elle sera saisie par l’huile fumante, mais encore on ne risque pas de voir le homard se vider, ce qui arrive fréquemment lorsqu’il est plongé préalablement dans l’eau bouillante, afin de le tuer avant découpage, comme il est parfois conseillé. Il serait peut-être mieux de lui enfoncer une aiguille à brider dans le corps. Mais ces procédés n’abrègent pas tellement la souffrance infligée au homard qu’on doive y recourir ; le dépeçage rapide revient, en somme, au même résultat. » D’accord, mais comment on s’y prend ? Ah ! Voilà. C’est une recette de chef, apparemment : « les mains au-dessus d’un bol, tenir de la main gauche le homard par le coffre, introduire un petit couteau entre la carapace et la queue pour faire une incision circulaire...»

– Vivant ?

De l’incrédulité dans la voix juvénile. Une colère prête à exploser.

– Ben oui. Ensuite ça dit : « Tirer les deux parties en sens inverse pour les détacher... »

Du sac de plastique blanc s’arrachaient pesamment des corps malhabiles. Chaque tentative vaincue par une main nonchalante qui les saisissait sans impatience pour les ramener à leur point de départ. L’assiette où reposait l’écrevisse ébouillantée avait été déplacée vers l’autre bout de la table. Le garçon a refermé le livre de cuisine et il semblait attendre.

– Tu disais que tu chasses le sanglier aussi ?

Soulagé de cette intervention prononcée comme une formule de politesse, il a entrepris de raconter avec beaucoup de passion comment, à la lueur d’une lampe de poche, il avait blessé un gros solitaire, la nuit précédente, comment celui-ci avait roulé de terrasse en terrasse, comment il l’avait perdu dans le noir.

– Il gueulait, fallait entendre !

– Vous ne l’avez pas cherché pour l’achever ?

– Si un peu, mais ils peuvent faire des kilomètres comme ça. Bof ! Il aura crevé !

Dans la nuit de l’été le corps du mâle blessé roule, roule, bascule et roule... Des bruits de branches cassées, des grognements, la mélopée des grillons qui reprend, lancinante.

– Les écrevisses, comment on va les garder jusqu’à demain ?

– Au frigo. C’est comme ça que je fais, moi, quand j’en ai beaucoup.

– Mais, elles vont mourir de froid !

– Mais non, mais non ; dans le bac à légumes, ça marche très bien.

La porte du réfrigérateur a claqué et dans un silence interminable, grignoté par le souvenir des pinces, l’intérieur a envahi les esprits... les pots de yaourts, la plaquette de beurre, quelques bouteilles de bière, fraîche, si fraîche.

– On étouffe ce soir. Tu veux boire encore quelque chose ?

– Je veux bien a dit le garçon comblé de tant de regards, de tant d’attention.

Il a bu, lentement, avec un grand sérieux, et cela ne semblait jamais finir. Enfin il s’est levé en s’excusant de partir si tôt.

– Je suis crevé ; j’ai travaillé toute la journée, enfin, presque. Et la nuit dernière, j’étais au sanglier, celle d’avant aussi d’ailleurs.

Sourire d’excuse feinte, sourire de connivence.

– Tu viendras les manger avec nous demain soir, n’est-ce pas ?

La maîtresse de maison venait de les condamner.

– D’accord. A demain soir.

Il était si gentil.

*

 

 

Au matin, un homme qui n’avait pas dormi, ou alors si peu, si mal, si douloureusement, a ouvert le réfrigérateur où régnait une odeur de vase. Dans une solitude définitive, il a séparé les bêtes mortes des vivantes. Parce qu’il fallait que quelqu’un le fasse. Parce qu’il aurait été intolérable d’attendre plus longtemps. Par amour pour les siens. Et quand les écrevisses ont cessé de se tortiller dans l’huile bouillante, qu’elles ont pris une belle teinte rouge, il s’est assis, et il a regardé la table vide.

Journée brûlante, journée de regards glissants comme la mousse sur les pierres du ruisseau. Fantômes sans voix, absents d’eux-mêmes. Heures d’attente nauséeuse, de malheur en chacun, de fuite éperdue devant l’inéluctable qui avançait avec les aiguilles de la pendule. La chaleur qui monte, l’oiseau muet, l’odeur de vase.

Le soir, ils se sont assis en silence et ils ont attendu leur invité. Par la porte grande ouverte sur la forêt, la nuit est venue, indolente et parfumée.

Les carapaces mijotaient dans une sauce odorante, épicée. A dix heures, quelqu’un s’est levé et a disparu, bientôt suivi de la jeune femme blonde.

– Vous ne mangez pas d’écrevisses ?

– Il est trop tard.

Les lumières se sont éteintes.

*

 

Quand le ciel a blanchi, le vieil homme a fait un trou dans le jardin et y a déversé le contenu de la marmite. L’odeur était puissante.

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