L'horloge du ciel Agrandir

L'horloge du ciel

Annie Murat.

Roman illustré de documents d'époque . Format 15x21. Couverture cartonnée. A partir de 12 ans.

ISBN 978-2-9529112-4-5

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roman pour les ados

Disponibilité : en stock

18,00 €

          On démolissait le vieux Prieuré, tout au bout du village. Il était temps, parce qu'il menaçait de s'effondrer. Le travail était déjà bien avancé quand nous sommes arrivés, Yann, Pilou et moi. Pour rien au monde, nous n'aurions manqué le spectacle. Et nous n'étions pas seuls. Les destructions attirent toujours beaucoup de curieux, je ne sais pas pourquoi. On est une espèce qui aime détruire, je ne vois que cette explication-là. Je crois qu'il n'y a pas de quoi être fiers, mais c'est ainsi. De la cave au grenier, la maison exhibait ses entrailles. Des quantités de vieilleries à moitié ensevelies sous les gravats dénonçaient la hâte des démolisseurs. C'est triste une maison qui meurt dans la poussière et les décombres. Surtout que c'était la plus ancienne du pays. Certains disaient qu'elle datait au moins du douzième siècle. Monsieur Grégoire m'avait appris à ouvrir l’œil. Lorsque j'ai vu apparaître, puis disparaître sous les décombres un paquet de vieux bouquins tout mal fichus, je n'ai rien dit, à personne ; j'ai enfourché mon vélo, et j'ai filé jusque chez lui. J'ai dû frapper longtemps avant qu'il apparaisse. Voltaire, qui me connaissait bien, n'a pas aboyé. Enfin, monsieur Grégoire est sorti. J'ai vraiment eu l'impression de le déranger.

– Tiens, c'est toi, l'apprenti ? J'étais dans mon antre, et de là-bas, je n'entends rien. Viens, je vais te faire visiter les lieux, et te montrer mes collections.

– C'est-à-dire... Je crois qu'on n'a pas le temps, monsieur Grégoire. On est en train de démolir le Prieuré. Il y a plein de vieux papiers et je me suis dit que...

– Je sais, (il avait cligné de l’œil) je suis passé tout à l'heure.

– ça ne vous intéresse pas ?

– Bien sûr que si. Mais là, attention ! Haute stratégie. Surtout, ne pas manifester d'intérêt, sinon tout le monde va se jeter là-dessus. Voilà comment nous allons procéder : tu vas rentrer chez toi bien tranquillement, et faire tes devoirs.

– Mais, monsieur Grégoire...

– Attends un peu ! Quelle impatience ! Rendez-vous là-bas juste avant la nuit. Mais motus, hein ? Ah, autre chose : trouve un cageot, et fixe-le sur ton vélo. On aura peut-être des trucs à transporter. Allez, file maintenant, j'ai du travail.

Je lui obéis en me demandant comment il faisait pour rester aussi calme, alors que moi, j'avais les mains moites et des fourmis dans les jambes. Ah, on n'a pas chômé ce soir-là, ni les suivants, jusqu'à ce que la maison ait entièrement disparu.

– Ramasse, ramasse ! disait monsieur Grégoire. On triera après. C'est sûrement encore quelques recettes d'apothicaire, ou des registres d'état civil sans intérêt, mais tant pis.

Il bougonnait en travaillant :

– Ca vous rentre là-dedans avec les chenilles, ça vous écrase l'Histoire ! Mais quelle époque ! Quelle époque !

– Si vous pensez qu'il y a des choses si importantes là-dessous, pourquoi ne demandez-vous pas qu'on arrête les travaux ?

– Qui suis-je pour demander ça ? Tu sais ce qui va se passer si je fais cette démarche ? Ils vont tout emmener, et je n'aurai plus le droit d'y toucher. Tu me diras, ça change quoi, dans le fond, puisque tout va être perdu ? D'ailleurs, je suis sûr que ça n'intéresserait personne. C'est pour ça que toi et moi, mon petit Bastien, nous allons en sauver le plus possible.

 

        Il avait fallu plusieurs voyages, mais nous avions récupéré des centaines de feuillets, bribes et miettes, plus quelques grimoires moisis, grignotés par les rats. Monsieur Grégoire voulait tout emporter.

– C'est vieux, ça, c'est vieux, murmurait mon ami en les caressant doucement.

       Nous avons déposé notre récolte dans son bureau, son antre, comme il disait : une pièce toute noircie par une cheminée qui vous recrachait sa fumée avec application. Il y avait des livres empilés partout, des papiers, des cahiers ; on avait à peine la place de circuler. J’avais demandé un jour :

– Vous avez tout lu ?

– Tu trouves que c'est beaucoup ? Quand il avait ton âge, Champollion en avait déjà avalé dix fois plus. Mais lui, ce n’est pas pareil. C’était un génie.

– Qui est-ce, Champollion ?

– C'est le savant qui a réussi le premier à lire les hiéroglyphes, l'écriture des anciens égyptiens, tu sais, ceux des momies et des pyramides. Mais qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? Il n'y a pas de livres chez toi ? Tes parents ne lisent pas ?

– C'est-à-dire... maman a la boutique, alors bien sûr, elle n'a pas trop le temps. Et mon père...

– Bon, on se met au boulot ?

       Je lui savais gré de ne pas insister. Je n'aurais pas aimé lui mentir. Nous n'allions plus au tas d'ordures. Mon vélo ne me servait plus qu'à rejoindre au plus vite, dès que je le pouvais, l'antre de monsieur Grégoire. Mes parents s'inquiétèrent de cet engouement subit pour le vieux chiffonnier. Je le défendais avec énergie :

– Monsieur Grégoire n'est pas un chiffonnier ! C'est un savant. Il m'apprend le latin.

     La bouche de ma mère s'ouvrit, se referma. Mon père haussa les épaules. J'en avais trop dit, ou pas assez. Pour éviter des questions gênantes, j'enchaînai aussitôt, en annonçant d'une voix précipitée qu’à la rentrée, je voulais faire du latin et du grec. Cela me servirait plus tard pour faire des études de lettres… Je ne mentais pas, d’ailleurs ; j’avais vraiment envie d’apprendre. Adieu la carrière de cycliste ! Mais mes parents étaient rassurés : du moment que je parlais de travailler à l'école... C'est moi qui suis tombé sur les croquis en décollant les pages moisies d'un grimoire. J'ai dit :

– Ben ça, c'est marrant. On dirait...

     Monsieur Grégoire ne m'écoutait pas, tout occupé qu'il était à classer des feuillets déchirés pour trouver une suite logique dans ce fatras humide.

– Monsieur Grégoire, on dirait l’intérieur d’un réveil, ou quelque chose comme ça.

– Tu disais ? Fais voir.

Il s'est penché par-dessus mon épaule.

– ça alors !

– Qu'est-ce qui est écrit, monsieur Grégoire, je ne comprends rien.

– C'est du latin, petit. Il y a un peu de grec aussi. Tu vois, là, ces caractères bizarres, c'est du grec.

Il déchiffra le mot qu’il traduisit par Silikon.

– Qu'est-ce que ça veut dire ?

– Je ne sais pas encore.

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Roman illustré de documents d'époque . Format 15x21. Couverture cartonnée. A partir de 12 ans.

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