Petite musique en rouge Agrandir

Petite musique en rouge

Auteur Annie Murat. Roman au format non coupé. coupe-papier de rigueur ! Cousu, dos carré collé. 174 pages.

ISBN 978-2-9529112-0-7

Vous voulez lire un extrait ? Cliquez sur "voir le produit".

Plus de détails

Disponibilité : en stock

20,90 €

Que savons-nous de la manière dont le passé vit en nous ? Comment fait-il pour y survivre, étouffé qu’il est  sous les années qui passent, sous le quotidien ? Pourquoi, par quels chemins échappe-t-il ? Prenons-nous part à cette résurrection ? Sommes-nous complices de cette évasion ou, au contraire, sommes-nous à notre insu les geôliers de nos souvenirs ? Heureusement, nous ne contrôlons rien du passé, et si peu de notre présent. Et quand ce qui nous étrangle depuis toujours refait surface, nous avons enfin un futur. C’est alors à nous de le construire sur les décombres de notre enfance. Mais pour y parvenir, il faut parfois refuser d’obéir. C’est plus facile qu’on ne le croit.

Dimanche matin. Le bistrot est bondé. Toutes les vitrines de la rue sont là pour fêter le succès de la quinzaine commerciale. Il n’est pas si fréquent que le boucher et l’antiquaire, la libraire, le bazar et l’épicier puissent s’attarder et vider ensemble quelques verres. Le percepteur fait un peu les frais de la conversation mais sur un ton léger, comme une vieille plaisanterie que tout le monde connaît. Dans cette atmosphère confinée, l’alcool aidant, les visages s’empourprent, le maquillage des dames engoncées dans leurs vêtements d’hiver menace ruine. Il y a dans le ton des voix un fond d’agressivité qui croît avec le volume sonore. Paul a envie d’être ailleurs. Il s’est fait violence pour assister à cet apéritif malgré sa répugnance à fréquenter ce genre d’endroit. Il ne se sent aucune affinité avec ces gens. Leurs préoccupations lui sont étrangères. Il est bien décidé à rester le moins longtemps possible. Encore quelques minutes, pour ne pas être impoli, et il rentrera. Soudain, ce visage contre la porte vitrée, vieux, triste, implorant, le geste sans équivoque du patron pour signifier à l’inconnu l’interdiction d’entrée, le silence qui s’étend en cercles concentriques autour du comptoir, comme si tous ces gens, ces hommes en veste de cuir, ces femmes à la mèche lourdement laquée n’étaient pas là, n’étaient nulle part, et la voix de la belle antiquaire à l’œil charbonneux :

– Au moins, quand il y avait le mur, ils les gardaient chez eux !

Paul se détourne et, les yeux dans les yeux de son reflet, dans la glace, de l’autre côté du comptoir, se voit prononcer ces mots incompréhensibles :

– Je m’appelle Schmutzle ; je suis violoniste.

Aucune ironie, aucune surprise sur les visages. Pas un frémissement. Les bouleversements les plus sauvages passent souvent inaperçus. Alors il baisse les yeux, consulte sa montre comme on donnerait un billet d’excuse, s’éclipse.

La rue, déserte, et envahie jusqu’aux moindres interstices, jusqu’au cœur des pierres par la galopade effrénée des cloches de la cathédrale. Il marche dans le vent glacial, l’oreille tendue, cherchant à discerner dans le vacarme d’autres bruits, se retourne à plusieurs reprises comme s’il craignait que quelqu’un ne sorte du café pour se jeter sur lui. Et le vieux, où est-il ? Troublé, il hésite, s’arrête, fouillant des yeux l’ombre des arcades. Que ces cloches s’arrêtent enfin, qu’il puisse réfléchir, prendre une décision ! Il ne sait plus où il en est. Bon sang, qu’est-ce qui lui a pris, tout à l’heure de raconter un mensonge pareil ! D’ailleurs, les mots sont-ils vraiment sortis de sa bouche ? Dans le miroir qui lui faisait face, il a entrevu le visage du vieil homme collé contre la porte puis son regard a surpris le geste de refus du serveur, geste de colère, de dégoût ; ses yeux alors ont glissé vers son propre reflet, comme on s’enfuit, et il a vu ses lèvres bouger tandis qu’il entendait sa voix, si assurée, si nette si... autre, prononcer dans le presque silence ces mots incroyables :

– Je m’appelle Schmutzle ; je suis violoniste.

Le plus surprenant, c’est qu’il n'y a pas une lettre à changer dans la phrase qu’il a prononcée au moment le plus inattendu. Qu'il rajoute une négation, qu'il en change le temps, le ton, la ponctuation, rien n'y fera : Schmutzle est violoniste. Et Schmutzle, c’est lui. Mais non, enfin ! Ce n’est pas vrai ! Et puis, pourquoi ce nom bizarre aux consonances étrangères ? Quant à cet homme qui lui ressemblait, là-bas, dans le miroir du café, était-il encore ce monsieur bien habillé, au sourire poli, propriétaire d’un magasin de confection pour homme qui s’était obligé à se rendre à cette assemblée par solidarité professionnelle, ou bien Schmutzle le violoniste, s’enfuyant en entendant sa propre voix, avant qu’on ne le jette dehors ?

C’est un homme qui saurait aimer. Un homme avec des roses au bout des doigts. Il ne l’a jamais su. L’image que lui renvoient les autres, celle d’un célibataire d’un certain âge, élégant et discret, lui convient assez bien. Se jugeant sans talents, il se contente de ces apparences, et cet état confortable le met à l’abri des tensions et des excès. Persuadé de la banalité, de la parfaite conformité de sa personne, il n’a jamais songé à profiter de son seul atout : le fait de porter un nom célèbre, qu’il partage par hasard avec un personnage historique. On lui fait souvent remarque, avec respect, déférence même, de ce patronyme flatteur ; il agite alors les doigts en un signe de dénégation si modeste qu'on s'y trompe ; selon les cas, on le prend pour un grand de ce monde désirant garder l'anonymat ou pour un membre ruiné, donc indigne, de l'illustre lignage. Il pourrait aisément usurper le titre, en tirer vanité sinon profit, utiliser ce sésame pour ouvrir des portes capitonnées. Rien de tout cela. Bien que fils de militaire, il sait ne descendre, en ligne droite ou tortueuse, ni de rois ni de grands conquérants et si, parmi ses ancêtres, des têtes ont roulé, si des poitrines ont étincelé, cela était dû plus sûrement aux aléas de l'époque qu'à de hauts faits personnels. La gloire et l’infamie ne sont pas passées si près qu'une trace puisse en être conservée dans les annales. La mort guerrière a fauché, là comme ailleurs, sans plus de discernement que pour le fameux homonyme. Dans l'une et l'autre famille on a pleuré sans doute, on a été fier aussi. Et on a passé. Il ne tire ni rancœur ni jalousie de voir son nom étalé dans les magazines sous le portrait de gens posant dans un décor de tapisseries anciennes et de boiseries dorées, et si cela le fait parfois sourire, il pourrait les croiser dans la rue sans les reconnaître. Mais aujourd’hui, à presque soixante ans, c'est lui qu’il vient de rencontrer. Et maintenant, dans quelles folies va-t-il être précipité ? Déjà il regrette l'époque de l'ignorance sinon de l'innocence, tant il craint de ne pouvoir contrôler les pulsions de l'étrange individu qu'il est devenu. Il se serait révélé un grand criminel ou un obsédé malsain qu'il ne serait pas plus effrayé, ni plus honteux. Et malgré tout, quelque chose en lui jubile, se dilate comme si un carcan s'était desserré, le laissant enfin respirer l'air pur d'une très haute montagne devant un immense horizon.

Le monde s'ouvre, certes, mais c’est le monde de Schmutzle le violoniste. Le plus extraordinaire, c’est qu’il n’a jamais touché un violon, n’en a pas même vu de près, n’a jamais assisté à un concert et ne possède pas de disques. Pour tout dire, il ne s'intéresse absolument pas à la musique. Pourtant, désormais et pour toujours, il est Schmutzle le violoniste et Schmutzle doit se procurer au plus tôt un violon. Un sentiment d'urgence l’habite, aggravé par le fait qu'il ne sait comment aborder les choses. Ainsi passe-t-il plusieurs soirs de suite sans s’arrêter devant la porte d’un immeuble cossu. Il y a là plusieurs plaques de cuivre annonçant la présence de cabinets d’affaires, d’éminents spécialistes, et parmi elles, celle d'un luthier. Cent fois il a longé ces murs sans éprouver la moindre curiosité, la moindre inquiétude. A présent, le simple fait de s’approcher, tout à la fois l’exalte et le met mal à l’aise. Il se sent aussi peu assuré qu’un néophyte désirant pratiquer un culte dont il ignorerait les rites. Doit-il prendre rendez-vous ? On va sans doute lui poser des questions gênantes ou ne rien dire du tout, et lui présenter des violons dans un silence épouvantable. Il y aura alors des gestes à faire avec naturel, mais lesquels ? Et des mots à dire, des mots spéciaux, techniques, dont il ignore tout. Rien qu'à la manière dont il saisira l'instrument, on va savoir qu'il est profane, on va lever les yeux au ciel, sourire en dessous, le jeter dehors peut-être ! S'enquérir des prix, des différences d'un instrument à l'autre lui paraît insurmontable. Son ignorance en la matière est totale. En revanche, il sait une chose merveilleuse et inexplicable qui le transporte : sous son maxillaire, il y a, invisible encore, mais la marque en est chaude et lisse au toucher, un creux, en attente. Et quelque part, dans un lieu inconnu, accroché à un mur ou couché dans la poussière, maltraité, voire brisé, un violon l’attend. Et si c’était là, derrière les hautes persiennes du deuxième étage ? Non, certainement pas. Les instruments jalousement gardés par les lourdes portes aux poignées astiquées sont réservés à une élite dont il se sait exclu.

La fréquentation des luthiers lui paraissant impossible, restent les magasins de musique, avec devanture, libre accès, anonymat garanti. Il cherche dans l’annuaire, découvre que la ville compte deux boutiques spécialisées, ce dont il ne s'était jamais soucié jusque-là, et il appelle. Le marchand vend-il des instruments de musique ? Oui ? Et des violons ? A quel prix ? Enfin, combien coûte... oui, oui, le premier prix, bien entendu. Ah ? Japonais ! Et, à ce prix-là, le violon... (le mot sonne dans sa bouche, avec un goût étrange), à ce prix-là, le violon est-il en bois ou en plastique ? Il n'existe pas de violon en matière synthétique paraît-il, enfin si, mais des instruments de recherche, très très chers. Il ignorait cela également.

Donner votre avis

Petite musique en rouge

Petite musique en rouge

Auteur Annie Murat. Roman au format non coupé. coupe-papier de rigueur ! Cousu, dos carré collé. 174 pages.

ISBN 978-2-9529112-0-7

Vous voulez lire un extrait ? Cliquez sur "voir le produit".

Donner votre avis